La pomme de Soutine

Format 60 X 80 cm


Prenons La Pomme de Soutine comme une scène de tension métaphysique, un triptyque invisible entre la chair, le regard et la faute.

Les carcasses évoquent évidemment Soutine — sa quête du vrai rouge, celui qui vit encore dans la mort.
Chez lui, la viande est un autoportrait de l’âme : une matière en supplice, animée d’un souffle sacrilège.
Ici, elles deviennent le temple charnel où la figure féminine, nue et bandée, s’agenouille.
Ce n’est pas seulement un abattoir : c’est un sanctuaire du sang.
Le bandeau sur les yeux de la femme aveugle c’est à la fois pudeur et initiation.
Elle ne voit pas : elle pressent.
Elle s’offre au visible comme une statue antique plongée dans la cécité du sacré.
Elle incarne l’innocence punie du désir de savoir : Ève dans la crypte, non plus au jardin.

Rouge, rouge comme la blessure, rouge comme le cœur, la pomme brille d’un éclat presque divin, mais son vernis coule comme du sang.
C’est la pomme-corps, fruit de la connaissance mêlée à la mort.
Chez Soutine, la couleur dévore la forme ; ici, la couleur dévore la foi.
Une mise en scène baroque : les chaînes, les chairs, la lumière dramatique : tout compose une liturgie du profane révélé.

La lumière n’éclaire pas pour montrer, elle interroge la culpabilité du regardeur.
Sommes-nous complices de ce sacrifice esthétique ?
Regarder, ici, c’est participer au crime originel de la peinture : rendre beau ce qui souffre.
Soutine peignait la viande pour atteindre l’âme, il la laissait pourrir, saigner, se décomposer jusqu’à trouver le battement spirituel dans la matière.
Saint-Just, par cette photographie, prolonge ce geste : il introduit la chair vivante dans le monde des morts.

La femme est offerte au regard comme une peinture de Soutine devenue réelle.
Mais elle ne regarde pas : elle se fait regarder.
Ainsi, la pomme de Soutine devient le fruit de l’art : un fruit de douleur qu’il faut tenir sans mordre, sous peine de voir le réel se putréfier dans nos mains.

 « La peinture de la chair était sa prière ;
la photographie de la chair, ici, en est le sacrement.
Dans la lumière froide des carcasses,
la femme, aveugle au monde, voit, enfin, la couleur. »
 
« Soutine a cherché Dieu dans le sang.
Moi, je cherche la couleur dans le silence des morts. »


Saint-Just